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La Fuite
(1940)
En cet été 40, nous fuyons devant les Allemands. Mon
camion est bourré de camarades de ma batterie, et de
militaires de toutes armes, récupérés le long
des routes depuis le barrage de Rolampont, où nous avons
retardé l'avance des envahisseurs.
Brigadier, d'après les règlements en cours, je ne
devrais pas conduire, mais le chauffeur Jérémie est
bien malade depuis deux jours ; il somnole à
l'arrière, avec les autres rescapés, serrés
comme des harengs. De toute cette bande, lui et moi savons seuls
conduire. Dans la cabine, près de moi, les deux
maréchaux-des-logis-chefs Gramou et Joseph Le Despote
ignorent tout, eux aussi, de la conduite auto.
La nuit dernière, je l'ai passée à ramener un
‘'chargement'' de Chamarande ; la
précédente, à déménager une
batterie, en haut du Mont-Biron. Ma jeunesse (et mon
entraînement sportif) me permet de tenir.
Tous ces réchappés de la dernière minute,
embarqués dans mon camion sous le tir des tanks, me
vouent une sorte de culte, comme si j'étais un demi-dieu. Du
moins, c'est mon impression.
Pour le moment, ils crient ; soucieux de mon repos ils
m'expédient Jérémie. Je me trouve une petite
place parmi eux soudainement silencieux ; bras et tête
sur les genoux de mon vis-à-vis, je sombre dans un profond
sommeil.
A force de dépasser les fuyards, Jérémie gagne
l'imposant lot de tête et nous voilà bloqués
dans ce que, quarante ans plus tard, on appellera des bouchons. Et
quel bouchon ! Il obstrue tout le goulot.
Les copains prennent peur ; peur d'être rattrapés
par la colonne blindée. Ils me réveillent dare-dare.
Pour eux nul doute, le demi-dieu va encore les sortir de
là.
Tiens mais, je m'y reconnais. En Août 36, lors des premiers
congés payés, je suis parti de mon Nord, en
vélo, direction la Côte d'Azur, choisissant des
routes secondaires (cependant, même les nationales
étaient alors faciles à emprunter). Je me
dégage du flot, gagne peu à peu la gauche. Et hop,
nous revoici sur une route complètement déserte
- j'insiste, complètement et anormalement
déserte. Nous filons à fond de train, je veux
dire : au train d'un camion surchargé. Pauvre
Jérémie ! Pour moi l'auréole va encore
grandir. Qu'y faire? Après une heure environ nous nous
heurtons à un passage à niveau fermé. J'ai
connu semblable situation en déménageant la batterie
en position au Mont-Biron. Cette nuit-là, le
garde-barrière m'asséna :
« J'ai des ordres formels, je n'ouvre à
personne.
- Ah bon, eh bien moi j'ouvre.
- J'en référerai aux Instances
supérieures.
- C'est une bonne idée ! Mais je vais t'en donner une
meilleure encore : quand je reviendrai si tu ne m'ouvres pas
tout de suite, tu te souviendras de moi toute ta
vie. »
J'étais alors seul gradé à bord ; ici, je
dois remonter dans la cabine et rendre compte à mes deux
logis-chefs de carrière, consternés. Une superbe
limousine s'arrête à notre hauteur. Un colonel. Je
baisse la vitre :
« La circulation est interdite sur cette voie. Je vais
faire lever la barrière mais pour moi seul. Pas pour vous.
Vous faites demi-tour, c'est bien compris ? »
J'ai le temps de dire à mes chefs « vous allez
voir comme j'ai bien compris » et je lui colle au cul,
au colonel.
Les carriéristes en sont muets, figés,
atterrés. Les jeunes, maintenant, vous diriez : ils
sont sciés. N'allez surtout pas vous imaginer pour cela,
qu'à l'Armée, les petits rigolos font la loi. Mais,
dans les débandades, personne ne respecte plus les chefs
quand ils se sauvent. Au fait, peut-être avait-il raison de
mettre son intelligence en lieu sûr, pour un futur service de
la Patrie.
Roulant sans aucun obstacle, nous arrivons à la ville de
Dijon. Terrasses des cafés pleines ; les femmes aux
jolies jambes gainées de soie plaisantent avec des civils
décontractés. Je déverse sur leur trottoir mon
interminable chargement de militaires, quand il n'y en a plus, il y
en a encore, pas rasés, avec « des yeux fixes qui
sortent de la tête » nous diront les bas de soie,
marques de nos fatigues, épreuves, peurs.
Nos chefs se rendent - pas en prisonniers évidement, je
veux dire vont aux ordres - auprès des Autorités
Militaires comme ils disent... Les ordres sont : « Allez
à N... ». C'est vers le nord. Nous en sommes
abasourdis et visiblement contrariés. Le Despote
m'explique : « Les Allemands ont avancé trop
vite, se sont coupés de leurs arrières et
l'Armée Française, reconstituée, va les
prendre avec une tenaille. »
Dois-je admirer le breton pour son indomptable optimisme
patriotique ou déplorer une telle candeur ? Tous les
harengs se serrent dans le camion. Les gars de ma batterie
obéissent à leurs gradés survivants, c'est
normal ; les autres militaires, glanés le long des
routes, agissent de même, à ma grande surprise.
Décidément, « la discipline faisant la
force principale des armées, il importe que tout
supérieur obtienne une soumission totale... » Eh
bien, le sort en est jeté ; fonçons à la
rencontre des envahisseurs et boutons-les hors de France.
Encore une route secondaire déserte. D'autant plus
déserte que personne n'éperonne son cheval vers les
moulins à vent.
A Autun, changement de directives. On repart vers le Sud, à
Clermont-Ferrand. Quel soulagement ; nous avons tous des
âmes de migrateurs, fuyant les bourrasques. Aux approches de
Clermont-Ferrand, le flux des véhicules, les civils nous
retardent. Mais le pire est notre camion : il rend l'âme
comme un chameau exténué refusant un pas de plus.
Chacun se charge de son barda... sauf moi ; toutes mes
affaires étaient dans un autre camion, à Rolampont.
Je suis le plus démuni des démunis ; en
bandoulière, mon bidon de soldat ; exactement c'est
celui de mon père, de la guerre 14-18. Je me l'étais
approprié lors d'une permission ; il est semblable aux
actuels mais avec deux becs au lieu d'un. J'y tiens.
Nous arrivons sur la grande place de Clermont-Ferrand. Nos
logis-chefs reviennent avec des instructions précises :
« Les Allemands arrivent, foutez le camp si vous pouvez
attrapez le dernier convoi, véritable train de la
Dernière Chance. » Au pas de course. Nous
envahissons la gare et ... c'est comme au cinéma ;
dans mes aventures de guerre, souvent cette comparaison me saute au
visage « c'est comme au cinéma ». Le
long train de wagons à bestiaux, panneaux ouverts, est
parti ; il n'a pas encore pris trop de vitesse, en courant
nous sautons tous dans les wagons, même Gramou. La
nécessité donne des ailes.
Notre wagon est occupé par deux jeunes femmes, une brune et
une rousse. Elles accueillent mi-figues, mi-raisins, cette bande de
soldats, ceux de ma batterie toujours armés,
« les yeux hagards sortant de la
tête », les faces de bandits calabrais. Nous
ferons fort bon ménage. Fort bon voyage ? Ça,
c'est autre chose : ce train s'arrêtera souvent, et
longtemps, en rase campagne : satisfaction des jeunes femmes
qui s'isolent dans la nature, inquiétude pour nous de
devenir la cible d'avions mitrailleurs : mes rescapés
non artilleurs finissent par nous quitter ; ils
préfèrent partir à pied au hasard. Dame, ils
avaient bien raison...mais nous ne fûmes pas
attaqués.
A un arrêt, près d'un autre train, abandonné
celui-là, je trouve dans un compartiment une caisse comme
une grosse valise, pleine de boîtes de sardines. Les soldats
ont découvert un grand tonneau de vin ; ils y ont
enfoncés leurs baïonnettes et le rouge liquide jaillit
de partout, recueilli dans d'avides bidons par des mains
tremblantes de désir ; les instincts primitifs des
âges farouches reprennent pleinement le dessus. Je remplis
mon bidon.
Dans une gare, longtemps après, ces dames de la Croix-Rouge
nous offrent de la soupe épaisse et de la boisson. Nous
étions saturés de nos exclusives sardines sans pain.
Je rôde dans la gare ; à la cantine, un cuisinier
pris de compassion pour mon grand dénuement me donne une
grande boîte de conserve vide et une cuillère à
soupe. Je les garderai précieusement. Et je peux enfin
profiter de la soupe moi aussi.
A la longue, nous arrivons à Sète ; y apprenons
l'armistice de Pétain ; abandonnons nos fusils à
l'endroit prescrit. Puis je vais au téléphone. En
1935, j'ai traversé la France avec d'autres athlètes
- mon ami l'extraordinaire Gaston Murray, futur Champion de
France - pour participer au Concours National de Sète.
Notre groupe était piloté - choyé,
materné même - par un nommé Roux,
inconditionnel on ne sait pour quelle raison, des Ch'timis, et
employé aux P.T.T.. C'est comme au cinéma, je l'ai
immédiatement au bout du fil, il trie les appels à la
grande Centrale. Au moment de lui exposer le rêve de ma
vie : trouver du travail sur la Côte et y vivre toute
l'année, et les doigts d'or de couturière de ma femme
y seraient prisés, les copains me harponnent, le train part,
nous allons à Bordeaux. Adieu lait, poules, vaches et
cochons.
Du voyage à Bordeaux, aucun souvenir. J'étais malade.
L'heure de liberté à Bordeaux, je l'ai passée
dans les toilettes, à vomir douloureusement, pour la
première fois de mon existence. Et, allez-y, on repart.
Cette fois, pour Tarbes.
Je devais être bien malade car là non plus, je ne me
souviens de rien. Si. Qu'un général malgré
l'armistice de Pétain, continue la guerre à lui tout
seul ; un certain De Gaulle. Quel curieux nom.
La grande caserne est un camp de réfugiés militaires.
Ça afflue, afflue chaque jour. Les responsables sont
débordés malgré leur immense bonne
volonté. Heureusement de ma boîte de conserve et de ma
cuillère à soupe ! Moi qui n'ai jamais
aimé les conditions de la caserne, je suis servi. Aussi, je
ne tarde pas à trouver, dans la campagne environnante, des
fermiers qui pleurent après des bras solides, pour la
moisson. Les miens le sont, solides, mais je suis malade :
pénible dysenterie persistante, d'après mon
diagnostic. J'ai beaucoup souffert pendant ce mois de durs travaux
des champs. Les copains - toujours eux - viennent me
harponner de nouveau : demain nous partons, cette fois pour
les Hautes-Pyrénées.
En me rendant de la ferme à la caserne, je croise le
colonel-à-la-limousine. J'évite de le saluer. Par
chance, il ne me voit pas. M'aurait-il reconnu ? Je me suis
payé un rasoir et mes traits sont terriblement tirés.
Mais ne pas saluer, quel crime de
lèse-majesté !
C'est un peu surprenant comme je l'échappe toujours
belle.
Les autobus, pleins de soldats, les échelonnent de loin en
loin, sur cette haute route pyrénéenne. Ma batterie
est la dernière déposée, tout près du
Tourmalet. Nous serons une quinzaine de jours sans rien faire.
Yves, mon bon copain Yves, grand, large, costaud, calme, et moi
partions chaque jour en excursion ; mais ma santé ne va
décidément pas. Yves rencontre un curiste; ensemble,
ils exploreront la montagne ; Yves me raconte les beaux petits
lacs pyrénéens. Il a vite assimilé le pas
lent, tranquille, inusable du montagnard. Quant à moi je
m'isole dès le matin près d'un petit torrent clair et
glacé ; j'alterne chauds bains de soleil et froides
ablutions. J'emporte du camp ma nourriture ; insuffisante car
le ravitaillement s'évapore anormalement dans tous les camps
précédents et, souvenez-vous, nous sommes les plus
haut placés. Mais elle est amoureusement
préparée par notre cuistot alsacien trois
étoiles dans le civil. Je liquide mon dernier argent
à acheter des fruits, des oeufs et des biscuits.
Cette solitude me convient. Je médite, étendu au
soleil, près du torrent ; un jour mon regard s'accroche
à une frêle brindille en équilibre sur un
caillou sortant de l'eau ; elle pique du nez, se
relève, repique de plus belle et, au moment d'être
emportée, se redresse fortement, et le manège
recommence interminablement, pendant des heures. Je m'identifie
à cette brindille. Que pourrait-elle comprendre ?
« Sans lutte, je vais être emportée
vertigineusement. » Mais que sait-elle du torrent, des
rivières, fleuves et mers ? Où va cette masse
liquide ? Que sait-elle des nuages qui ré-alimentent
les nappes montagnardes ? Rien. Comme moi, du mystère
de la Vie. Je songe à tout cela sans malaise ni tourment
parce que je suis en train de me ‘'rebecqueter'' au physique
comme au moral ; ma cure semble bien combinée.
Dès le début des terrassements j'ai retrouvé
mes capacités physiques ; elles me valorisent
auprès de mon chef d'équipe, Abadie, employé
des Ponts-et-Chaussées et petit cultivateur, du Chef de
chantier, et de M. l'Ingénieur qui supervise l'ensemble des
travaux.
L'automne approche. Un dimanche, je m'éloigne du camp vers
le Tourmalet. Petit crachin semblable à celui du Nord.
Depuis une semaine, j'éprouve une constante sensation
d'étouffement. Je l'apprendrai beaucoup plus tard : les
habitants des grandes plaines finissent toujours par être
oppressés après un long séjour en haute
altitude. Je m'accoude au parapet d'un petit pont enjambant un
ruisseau (ruisseau dans lequel, plus haut, s'est jeté mon
torrent bien-aimé). Et soudain, dans cette complète
solitude, j'entends distinctement une voix : « La vie
met comme un voile devant la vie, pour en cacher le sens, si elle
en a un. » Profondément athée, je conclus
à un travail secret de mon inconscient qui, soudainement,
envahit tout le champ de ma conscience.
Curieux, néanmoins.
Comme déjà précisé, les denrées
alimentaires arrivent au compte-gouttes ; les nouvelles aussi.
Nous apprenons tardivement qu'on démobilise tous les
volontaires, à Tarbes. Des copains nous saluent ironiquement
en embarquant joyeux, un matin, dans l'autobus. Le soir, les
voilà de retour têtes basses : manque de chance,
la démobilisation est désormais liée à
un contrat de travail en règle. Le soir même, je vais
voir mon chef d'équipe Abadie, dans sa petite ferme ;
il me rédige un contrat et m'offre un sac de montagnard (les
pyrénéens les fabriquent dans de vieilles
couvertures). Le Chef de chantier me recommande par lettre à
son beau-frère, inspecteur de Police à Tarbes, et, le
lendemain matin je suis seul à monter dans l'autobus pour
tenter l'aventure.
« On ne peut plus vous démobiliser comme
cela ; un contrat de travail est indispensable ; cette
condition a été décidée pour votre
bien. Vous le comprenez bien ? » me précise
le jeune officier de service.
Tu parles vieux Charles !
« - Mais, mon lieutenant, j'ai... un contrat de
travail. »
Je touche un pantalon et une veste de civil. Je garde
définitivement ma tenue de soldat. Je sors de là
civil. Mais oui civil, déguisé en guerrier.
Ce n'est pas trop tôt ! Faisons le bilan. Dans mon sac
au dos, costume de rechange ; rasoir, blaireau, savon de
Marseille, serviette ; la cuillère à soupe
donnée par le cuisinier ; livret militaire en
règle.
Quelques francs seulement en poche ; de ceux qu'on appellera
centimes, bien plus tard. Avant la débâcle, attendant
une permission de détente, j'avais déconseillé
à ma famille de m'envoyer de l'argent.
Et je dois traverser toute la France pour rejoindre ma femme dans
le Nord - nous nous sommes marié en Juillet 39 -
si elle y est restée ; ou bien a-t'elle
évacuée chez des amis bretons comme
prévu ? Complication : le Nord est interdit
d'accès à quiconque.
Je ne doute pas une seconde de retrouver ma jeune épouse
où qu'elle soit. Le vent est à l'optimisme.
Ah ! Jeunesse, belle Jeunesse, inconsciente Jeunesse.
Peut-être écrirai-je, un jour, la suite de mes
aventures -mésaventures si on veut- de guerre, dans le civil
cette fois.
Mais ce serait une autre... une toute autre histoire.
©Raoul Bracq,
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